Style // Yves [Versus] Saint Laurent : réinvention d’une maison

2 Posted by - 7 mars 2014 - Style

« Mon arme c’est le regard que je porte sur mon époque » disait Yves Saint Laurent. Dans les années 60-70, les changements qu’il introduit dans la représentation traditionnelle du corps social et dans les codes de la séduction féminine et masculine sont à l’origine des fondements du système vestimentaire contemporain. Dès lors, le style, l’attitude et la séduction vont bousculer les codes strictes de la société. La vision d’une mode en vibration avec son temps, à la croisée entre réalisme et idéalisme, est devenue la vérité de la mode d’aujourd’hui : la mode est une réalité accessible à tous et à toutes.

Depuis mars 2012, c’est Hedi Slimane qui a pris les rênes de la Maison Saint Laurent en tant que directeur artistique. Adieu la haute couture et le Y, l’honorable maison devient Saint Laurent Paris, un retour aux origines légèrement douteux. « Ce n’est pas un nouveau nom ! En optant pour « Saint Laurent Paris », la marque revient aux fondamentaux de 1966 » a pourtant expliqué Pierre Bergé. Celui-ci a également affirmé approuver « à 100% » la décision d’Hedi Slimane avant de préciser : « Je pense que c’est une vraie rupture avec ce qui a été fait avant. Une rupture avec le précédent directeur artistique Stefano Pilati, mais aussi Tom Ford. Grâce à « Saint Laurent Paris », on retrouve l’ADN de la marque ». Déjà critiqué lors de son premier défilé hommage au génie disparu pour ne pas y avoir apporté sa signature, Slimane, ayant pris aux mots ses détracteurs, avait agité les foules avec sa deuxième collection de prêt-à-porter féminin, inspirée de la culture grunge des 90’s, jouant des contrastes chic trash et masculin féminin… On peut dire sans hésiter que la nouvelle silhouette SL marque une rupture avec l’univers de ce que l’on a coutume d’appeler « la marque au Y ». Rien de très original, vu que cette direction est déjà empruntée par un grand nombre de créateurs ces derniers temps.

Le ton est donné, la femme grunge détrône la Parisienne. Cette dernière qui s’est épanouie avec les smokings, passe en mode scandalous au parfum d’androgynie. Exit les talons ! Cette nouvelle fille décoiffée ne porte que des rangers plates à boucles ou cloutées. Visiblement, le « mâle » inspire Hedi Slimane. La femme devient homme chez le créateur, à l’instar de Saskia de Brauw, femme tomboy et égérie de la collection homme printemps-été 2013. Paradoxalement, lors des défilés homme, Slimane avait présenté une collection aux allures grunge allant de pair avec celle de la femme. Malgré un soutien sans faille de Pierre Bergé, un journaliste a déploré que cette collection soit « un zapping de styles plutôt q’un vrai travail de directeur artistique », comme le cite l’AFP. On a pu aussi entendre des mots comme disrespect, blasphemous, et le plus fort d’entre eux : « Topshop ». A l’inverse, certains comme Anna Dello Russo n’hésitent pas à comparer Hedi Slimane à un génie.

« Hedi Slimane n’emprunte pas à Yves Saint Laurent une silhouette, mais une attitude. Une attitude de pillage, de récupération de la jeunesse pour la reproposer ailleurs et régénérer au passage un prêt-à-porter devenu très institutionnalisé », analyse Loïc Prigent, comparant même ces collections aux coups d’Etat d’Yves Saint Laurent en 1957 et 1970, lorsqu’il présente un style venu de la rue à une clientèle friquée, habituée aux codes strictes du diktat de la mode. Pari réussi pour le créateur qui a su réinventer les codes YSL façon Gossip Girl. Jouant sur une « révolution » complète, on retrouve quelques codes de la maison : le fameux noeud est là, la célèbre robe Mondrian est réinterprétée en version cuir et les vestes rappellent les smokings qui ont fait la gloire YSL. Outre la profusion de collants résille, de grands gilets loose en cachemire XXL, ce sont les perfectos, les micro jupes, et les robes bustier en cuir noir, qui constituent le cœur du nouveau style moderne Saint Laurent Paris.

Un mois après son second défilé, Hedi Slimane signe une campagne publicitaire poursuivant ainsi son revival des 90’s avec Marilyn Manson. « New model #15 – MM photo by Hedi Slimane for Saint Laurent »

mmsaint laurent

Encore un électrochoc pour la maison parisienne ! Kim Gordon, du groupe Sonic Youth, et le chanteur Christopher Owens figurent également au casting de ce que la marque désigne comme le Saint Laurent Music Project. Côté femme, sans surprise c’est Courtney Love, qui incarne l’androgynie rock si cher à Hedi Slimane. Pour les réfractaires, le styliste rappelle dans un communiqué qu’en « mai 1971, Yves Saint Laurent habillait Mick et Bianca Jagger pour leur mariage à Saint Tropez, posant les fondations d’une relation étroite entre sa maison et les icônes du rock. » Comme le dit si bien Géraldine Dormoy, on doute que Courtney Love ait l’élégance d’une Bianca Jagger, mais l’ancrage de la marque dans l’univers musical rock a le mérite d’être cohérent.

Connaisseur du milieu rock, le directeur artistique Saint Laurent n’est pas dupe, jouant avec le parfum du scandale il sait que le grunge est redevenu une valeur de luxe. « Habile, son argument publicitaire consiste à identifier une certaine idée du luxe ayant une connotation rebelle – mais pas trop – aux souvenirs trash et aux idoles qui ont fait vibrer, à l’époque, les cordes du cool » analyse le journaliste Michaël Szadkowski.

saint laurent daft punk

Surfant sur le buzz de Daft Punk avec leur album Random Access Memories, Hedi Slimane s’est ainsi taillé une part de lion sur les réseaux sociaux et la toile avec une vidéo dévoilant le shooting photo des DJ-robots, Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, vêtus de vestes de smoking brodées de sequins.

Avec sa collection printemps-été 2014, Slimane a décidé de rendre hommage aux 80’s dans une ambiance plutôt rock et surtout plus « nette ». Les micro jupes en cuir noir et les vestes de smoking rappellent qu’on est bien chez Saint Laurent ; les mannequins ont les mains dans les poches et le regard dur, fleurant bon la dépression… On y retrouve ainsi toutes les tendances de la saison. Le but est évidemment de séduire et vendre. Oui, c’est clairement commercial ! Où est cette révolution ? Avec son dernier défilé automne-hiver 2014-2015, la femme, ou plutôt la gamine Saint Laurent, s’affirme comme une pure dépressive aux airs british. Certains parlent de chic à la Parisienne et de décontraction à la Londonienne… Slimane joue à fond la carte de l’interprétation et à ce jeu il se débrouille bien ! Cette collection vintage inspiré des 60’s rock, donne le ton au neuf tout en laissant une place à l’ancien, avec les graphiques des minirobes glitter signés de l’artiste post-moderniste John Baldessari.

Mais alors, qui est la nouvelle cliente Saint Laurent ? Si l’on reprend le terme de Topshop en l’associant à l’idée de nouvelle cliente SL, on s’oriente vers un vestiaire plus jeune, « violant » la moralité monacale des bourgeoises, principales clientes de la marque au Y. Retrouve-t-on vraiment la Parisienne ? L’avis est partagé, on a plus tendance à voir dans les silhouettes féminines de Slimane des filles style California bobo chic, ou encore un style Britannia Rock qu’on trouve plus généralement dans le quartier de Soho… Sonnez le glas, la Parisienne est en deuil… mais le groupe Kering se frotte les mains.

A suivre.

 

KK – 07/03/2014

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