Cinéma // Rengaine n. f. 1680 « refus » ; 1807 « ritournelle »

0 Posted by - 10 novembre 2012 - Pop

I. Formule répétée à tout propos II. Refrain banal ; chanson ressassée. Un rengaigne avant la Révolution, c’est un gars qui rechigne, qui fait chier. On a beau s’échiner mais rien ne lui enlève son ton revêche. Ainsi, à force de faire chier son monde, le voilà couronné des lauriers de l’habitude, de l’usure.

Derrière ce titre Rachid Djaïdani pose en latence tous les mécanismes de nos représentations du monde avec ses codes, ses automatismes, ses sentences inaltérables. Suivant l’évolution de sens du mot « rengaine » au cours des époques, Rachid Djaïdani focalise d’entrée de jeu son œuvre sous l’aune de l’action plutôt que sur le constat de clichés – rabâchés mais pourtant toujours plantés ! Et puis vu le budget réduit du film, qui n’a pour unique décor que Paris et pour matériel que des caméras d’épaule, ça tombe plutôt bien.

Rengaine est un subtil kaléidoscope sur la faune parisienne. Un peu comme pleins de tâches de couleurs autour d’un point apparemment en bordel, qui si on les fait tourner font apparaitre une forme géométrique unie et équilibrée. Au départ on est un peu pris au dépourvu : des scènes qui se croisent de tous côtés sans lien esthétique aucun, c’est haché, c’est brutal, putain ! Pas de B.O qui te plonge dans l’atmosphère, il se la joue carte sur table, brut de coffrage, on t’offre la respiration des acteurs, prend la. Un noir qui veut devenir acteur et en parallèle qui veut se marier avec une arabe, faut le dire c’est mal barré au départ. Surtout qu’il y a le reuf de la meuf en question, je vous raconte pas l’embrouille… Voilà le film aux trousses d’un grand frère père d’une fratrie de 40 gus à la poursuite d’un Dorcy. Plutôt agité le garçon derrière son flegme de façade. Il veut non seulement la main de l’arabe en question mais également celle de la toute la famille (ça en fait une quarantaine de mains déjà). Et l’on arpente le pavé parisien de quartier en quartier sans jamais prendre le métro ni le bus ni rien – sauf une fois le tacos, avec un taxi/merco – si bien qu’on croirait se promener dans une bourgade : Paris village. Un Paris populaire où l’on traine – sauf dans les cages d’escalier, maintenant on n’a plus le droit – où l’on croise des connaissances, son dealos, sa boulangère, flic en civile du coin, le restaurateur (le vendeur de kebbab)…

On pourra toujours se demander ce qui a conduit le projet : le peu de moyens obligeant à des plans en mouvement rendant difficile un film en tableau de genres ? Ou bien la volonté délibérée de suivre les mécanismes sociaux plutôt que de les figer ? Branlette intellectuelle puisqu’à la fin on retombe sur le génie du réalisateur, ce qu’il a fait : a fuckin’ good road movie. Mais sans bagnole. Enfin si y’a bien la fameuse merco tacos. Le truc, c’est que chaque scène est filmée à dos d’épaule, les caméramans semblant prendre en filature les personnages, les acteurs, les gens. Parce qu’on en oublie vite son siège de velours rouge et les pop-corn, on semble avoir affaire à des types croisés au coin de la rue, là à l’angle qui débouche sur le boulevard Magenta juste après le métro Château d’Eau.

Oui, soyons honnête, le fait de connaitre Paname illumine toutes les scènes. Autant le Midnight in Paris de l’illustre Woody se suffit à lui-même (c’est la Woody Box avec ses codes, ses blagues, ses sentiments mielleux, tout étant compris dans le pack), autant pour l’univers Djaïdani (si si il y en aura un et bientôt ça sera même très « in » de parler d’un cinéma Djaïdanien comme de l’univers Kourtrajme ou du théâtre Brechtien), ça marche mieux quand on a déjà flâné à Paname de jour comme de nuit au moins une fois. S’être promené au hasard et voir un imbroglio magnifique de têtes, de gimmicks, de styles, de gens dont on se demande ce qu’ils font dans la vie, s’ils préfèrent Jackie Brown à Kill Bill ou Bruce Willis à Jean Claude Van Damne. Le luxe de la grand’ville – ou cosmopolite comme on dit. L’art de Rachid Djaïdani, c’est de puiser dans cette formidable fournaise éclectique et de lier modeler adjoindre un à un toutes ces petites tonalités pour faire émerger un sens. Un sens au chaos.

Dussé-je être un cinéphile qui se respecte, je dirais que Rachid Djaïdani a hissé la peinture de genres au grand écran et, du même coup, lui a donné le mouvement. Rengaine, tout en peignant les mœurs de son époque – pour le dire pompeusement –, parvient à dérider le public et, entre deux esclaffes, à le faire réfléchir. Prouesse des arts de l’image.

Quant au titre Rengaine, un brin énigmatique, il ne fait sens qu’à la dernière scène où un acteur colle les lettres peintes du mot R.E.N.G.A.I.N.E sur des panneaux électoraux pendant que le générique de fin défile. Ca saute aux yeux. Pas là, au cinéma. Le 17 novembre en salle.

NE PAS REGARDER LA BANDE ANNONCE OU ALORS NE PAS S’Y FIER.

 

Axel Setzo’o – 10/11/2012

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