Expo // Rencontre manquée avec Bill Viola

3 Posted by - 26 avril 2014 - Art

C’est pleine de bonne volonté que je me suis rendue au Grand Palais, qui célèbre l’artiste américain Bill Viola. La première ligne que j’avais lue à son sujet sur le site de l’exposition me semblait prometteuse : « Bill Viola est sans conteste le plus grand représentant de l’art vidéo ». Enthousiasmée, je suis prête à laisser de côté les artistes antiques ou Renaissance s’exprimant sur leur toile ou sculptant leur bloc de marbre pour le vrai choc visuel promis par tous.

UN VERITABLE GAG

Et, en effet, la découverte des œuvres de Bill Viola me laisse sans voix, mais pas dans le bon sens du terme. Entre agacement, fou rire et ennui, je peine à trouver mes marques entre ces vidéos si lentes, de 10 à plus de 30 minutes et qui semblent avoir inspiré la commande slow motion de l’IPhone 5s. En bref, on n’y comprend rien. Quel est le sens d’un visage d’homme qui vous fixe, immobile, puis… se met soudain à gémir et hurler pendant quelques secondes ? Et celui d’une file de personnes ininterrompue qui traverse un sous-bois ? Certaines vidéos, plus faciles à appréhender – ou du moins à propos desquelles on peut proposer une interprétation sans avoir l’air d’avoir fumé un joint – sont de facto moins intéressantes, presque convenues (comme « Four Hands », où quatre paires de mains d’âges différents se crispent et enchaînent une série de mouvements symboliques). Et si quelques rares vidéos sont « jolies » et impressionnantes par la taille de l’écran, on n’a quand même pas attendu Bill Viola pour remarquer que les flammes d’un incendie sont fascinantes. L’ensemble est ainsi terriblement lent, très « wtf ?! », et parfois cocasse, voire grotesque, quand les vidéos ne semblent avoir pour unique but que de vous faire sursauter. Pourtant, à un virage de la sortie tant espérée, je tombe sur la biographie de l’artiste, affichée sur un mur.

MAIS ALORS, C’EST MOI LE PROBLEME ?

C’est que cet escroc de Bill est, d’après la bio, multi-récompensé et reconnu partout dans le monde ! Après des débuts prometteurs auprès de figures iconiques comme Nam June Paik ou Richard Serra et le développement d’une œuvre prolifique, il a représenté les Etats-Unis à la Biennale de Venise de 1995, a exposé dans l’église Saint Eustache de Paris, est l’auteur de la première œuvre vidéo acquise par le Metropolitan Museum of Art de New York, est le premier artiste contemporain à avoir eu sa propre exposition à la National Gallery de Londres, a été adoubé chevalier des Arts et des Lettres, est nommé docteur honoris causa de l’université de Liège et a reçu la « Praemium Imperiale » de l’Association japonaise des beaux-arts. « Pour de telles daubes ?! » assène mon esprit critique qui peine à croire ce qu’il vient de lire et qui, au bout de plus d’une heure et demie, a activé le mode survie : quittons-cet-effroyable-endroit-tout-de-suite-et-allons-diner-je-connais-un-restau-japonais-sympa-dans-le-coin. Je me force pourtant à ne pas m’enfuir à toutes jambes et prends le temps de jeter un œil au guide de l’exposition dans la boutique de souvenirs. On y trouve pour chaque œuvre une courte explication qui permet de comprendre un peu mieux l’œuvre de ce pauvre Bill qui, il faut le reconnaître, a quand même passé des heures à filmer de manière statique (il doit avoir une bonne résistance à l’ennui) des scènes peu exaltantes.

UN CRUEL MANQUE DE PEDAGOGIE

Faisons donc le bilan : le monde artistique célèbre à l’unanimité Bill Viola. Ses œuvres ont été commentées et expliquées par des critiques d’art dont c’est le travail. Et pourtant, en sortant du Grand Palais, je n’ai pas compris grand-chose. Les réactions glanées ici et là sont en majorité constituées de « euh… » perplexes ou de « c’était un peu bizarre » confus. Or, ce n’est pas normal que le public ne puisse pas être touché par une œuvre d’art, qu’on ne lui permette pas de s’y intégrer et d’en profiter pleinement. C’est lui qui fait vivre l’artiste, ce sont ses yeux qui deviennent autant de miroirs dans lesquels se reflètent les œuvres. Il faut, à mon sens, lui donner les armes, les clés pour comprendre une œuvre, en lui laissant une marge de manœuvre afin que chacun fasse fonctionner sa sensibilité et son imagination. Ce débat sur l’accessibilité au plus grand nombre de l’art contemporain n’est pas nouveau. De tout temps, l’élitisme de l’art a posé problème, mais il semble que ce dernier se soit accru avec la nouvelle avant-garde artistique qui a abandonné la recherche du Beau universel au profit d’œuvres parfois banales ou au contraire très déconcertantes mais qui gagnent leurs titres de noblesse par l’explication que leurs auteurs en font. Pour ne citer qu’un exemple de cette tension, souvenez-vous de l’opposition très médiatisée que des puristes avaient faite à l’exposition de Jeff Koons à Versailles, en 2008. Ce n’était pas tant un problème de désacralisation du lieu – beaucoup étaient d’accord que Versailles avait toujours été et devait demeurer un lieu d’innovation – mais un problème de compréhension de l’œuvre. Une bouée en forme de homard tenait lieu de pièce maîtresse. Une bouée en forme de homard. Je pense que tout est dit. Par la suite, une explication de Joana Vasconcelos sur son escarpin géant fait de casseroles avait suffi à calmer la polémique.

C’est bien là où le bât blesse pour Bill Viola. Au Grand Palais, nous autres, plèbe inculte et bousculée dans nos habitudes par l’art contemporain, n’avons souvent pas été jugé dignes d’un début d’explication, d’une grille de lecture devant des œuvres complètement incompréhensibles sans cela. Le directeur d’exposition a sans doute estimé que chaque visiteur serait un parfait connaisseur de Bill Viola. Eh bien non ; il serait temps que ceux qui influent sur l’art, qu’ils soient artistes eux-mêmes ou médiateurs, comprennent que la beauté de leur métier est la transmission d’une culture, d’une émotion, et non une rétention d’information hautaine et regrettable.

SOYEZ COURAGEUX, ALLEZ-Y QUAND MEME !

Vraiment, j’aurais voulu adorer cette exposition, mais force est de constater qu’elle est ratée. Les œuvres de Bill Viola ont sans doute beaucoup de qualités, mais elles ne sont absolument pas mises en valeur au Grand Palais. Les adeptes seront satisfaits par la profusion des œuvres et le travail de son et lumière, mais les autres devraient préparer leur visite par une recherche préalable sur le travail de l’artiste s’ils veulent pouvoir entrer dans l’univers réaliste, parfois dérangeant de Bill Viola qui s’exprime sur des thèmes variés comme la transmission intergénérationnelle, les éléments, les passions, la solitude, la mort et son acceptation. Ne baissez pourtant pas les bras ! Cette exposition est un défi, y aller en débutant est du suicide, mais maintenant que vous êtes prévenus, vous pourrez sans doute relever ce défi, avec un peu de volonté.

 

26/04/2012 – Louise Bollecker

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