Cinéma // La critique est-elle trop intellectuelle ?

1 Posted by - 16 octobre 2013 - Pop

D’où il est question de trois choses qui n’ont rien à voir : une pub pour une marque de voiture française, une interview de Tarantino par Jacky Gollberg (Les Inrocks, Slate, Thursday Night Live) et un papier de Jacques Mandelbaum (Le Monde) sur Abdellatif Kechiche.

On dit que le cinéma français est intellectuel ? Lance une pub à la radio comme s’il ne l’était pas (intello), non mais sans blague, Godard quoi ! Et Jacky Gollberg de soutenir à point nommé la question rhétorique (dans une interview parue dans Les Inrocks du 9-15 octobre), demandant à Tarantino s’il reprenait à son compte « l’adage godardien » selon lequel « réaliser un film et écrire une critique, c’est au fond la même chose avec d’autres moyens ».

En effet, Jean-Luc Godard appartient à ce club des voix qu’on cite et qu’on reprend. Beaucoup de phrases de notre réalisateur ont ainsi été couronnées d’adages. Le monsieur, il est vrai, non seulement posait les mots et les images avec une certaine acuité sur la société de loisirs, et son ainée, la société de consommation, mais encore fit-il de très bons films. D’ailleurs il commença par écrire dans les Cahiers du Cinéma – comme d’autres en fait – alors même que Tarantino envisage de se consacrer à la critique une fois son dixième film mis en boite. Nous voilà donc avec un grand sociologue et un artiste de l’hémoglobine. Leur filmographie respective n’a pas grand chose à voir si ce n’est une certaine qualité et une vision du septième art. Ce dernier point est essentiel, car il faut avoir un propos, l’oeuvre ne suffisant pas.

C’est là qu’on demandera à Abdellatif Kechiche si ses gros plan participent à une étude de visage comme dans la grande peinture ou chez Lévinas. Le fraichement palmé répond qu’il n’a pas lu Lévinas. Zut. Mais pour ce qui est de l’histoire de la peinture, il ne renie pas l’héritage. Ouf. Cela dit, entre nous, le Louvre prendrait feu qu’on continuerait à filmer des visages de près pour la seule et bonne raison qu’on en a envie ou que la scène l’exige. Alors pourquoi aborder cette évidence au risque de te lâcher, toi qui me lis là ? C’est que dans une interview, Tarantino lance un truc qui fait tilt : « Vous en France vous prenez la critique très au sérieux ». Bien que je confesse que je n’ai aucune idée de comment cela se passe à l’étranger, la remarque rejoignait une intuition : n’est-ce pas plutôt nous qui intellectualisons le cinéma ?

Venons-en donc au papier de Mandelbaum du Monde (intitulé rien moins que « Abdellatif Kechiche, de la chair de l’Empire à l’empire de la chair ») qui parvient, en mobilisant trois sociologues, une historienne et une philosophe, à cerner une partie de la polémique : c’est la faute à l’Empire. D’après Laura Stoler, « le lexique de l’empire et ses images sexualisées ont intégré le discours européen sur la classe ; mais l’inverse est tout aussi vrai […] Les images impériales de l’érotique paroxystique du colonisé ont saturé les discours sur la classe ». Mais Mandelbaum le dit mieux lui-même – et plus clairement : « La sourde intrication que mettent en jeu ses films [Kechiche] entre histoire coloniale et rapports de classes, échanges sexuels et hiérarchies raciales, ne tombe pas des nues. » Un malaise des corps en somme que l’écran donnerait à voir. C’est la faute à Voltaire, la polémique. Y’a de l’électrique dans l’air : le cinéma de Kéchiche dérange par trop de grincements sociaux. On va donc la refaire à l’envers : oui c’est vrai, en France, on intellectualise. A croire que les mots et les images sont plus lourds qu’ailleurs, chargés qu’ils sont d’un passé français. Mais heureusement, la critique a l’oeil pour entrevoir la caverne à idées ou la polémique, question de point de vue…

Pendant ce temps là, Tarantino, contre toute attente, dresse un top 2013 des meilleurs films dans lequel on retrouve Kick Ass II et Lone Ranger (entre autres), deux films qu’on serait tenté de ranger dans la catégorie « deuxième volet qui valait pas la peine » et « énième blockbuster surfant sur une figure mythique ». Seulement, le roi contemporain du spaghetti est passé par là, cela suffira-t-il à les mettre en lice pour la compétition des films cultes ? Verra qui vivra. Mais si je peux me risquer à un commentaire : s’ils n’ont pas été encensés ni publicités c’est avant tout parce qu’on ne les pas intellectualisé.

 

Axel Setzo’o – 16/10/2013

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